Quel bac pour quelle société ?
Paru dans Libération le 19 juin 2008

Jean-Marc Fert

Supprimer le bac ? ! Vous voulez arracher le cœur des français ! Comment pourrions-nous savoir, nous les technocrates, l'état du pays et de sa jeunesse, si vous nous privez de cet indicateur majeur ? Comment pourrions-nous savoir, nous les parents, que nous avons mené à bien notre tâche, et qu'enfin, notre petit's'en est sorti' ?! Comment pourrions-nous savoir, nous les profs, que nous avons bien travaillé à la réussite des courageux et à la punition des feignants ? Comment pourrions-nous savoir, nous les jeunes, que nous quittons enfin l'enfance ?
A l'évidence, le bac n'est pas qu'un contrôle des connaissances. Tout au long de l'année, tout au long de la scolarité, l'élève est déjà contrôlé. Il passe régulièrement au contrôle technique, où l'état de ses connaissance est validé. Lorsque l'on est un peu attentif à ce que vivent les élèves et leurs familles, on perçoit vite la charge affective énorme du bac. La télévision nous passe chaque année des scènes dramatiques tournées au moment de la remise des résultats. L'intensité émotionnelle est aussi grande que lors d'une finale de coupe du monde !
Ceux qui veulent réformer la fin des études secondaires devront tenir compte de cela.
Le bac marque pour le jeune et sa famille la fin d'une période, beaucoup plus d'ailleurs que le début de quelque chose qui est encore très incertain pour la plupart. Il est vécu comme la fin de l'enfance et de l'adolescence. On y voit la reconnaissance officielle qu'un palier est franchi, que l'on quitte'le bahut' par la grande porte. D'après de nombreux élèves, c'est aussi une libération, la fin de la sujétion à l'obligation scolaire.
Le bac, c'est une série'd'épreuves', le terme est bien choisi. Dans toutes les sociétés traditionnelles, la sortie de l'enfance est marquée par des'rites de passages' dans lesquels le jeune est soumis à des épreuves qui caractérisent le mode de vie dans cette société : combats dans les sociétés guerrières, chasse en solitaire à l'arme blanche dans les ethnies de chasseurs, etc. Qu'est-ce que le bac nous apprend sur notre société ?
Pour commencer, rappelons une évidence en cette année de bicentenaire : notre société a choisi de recruter ses élites par l'école, par le savoir scolaire, plutôt que par la noblesse de la naissance. Nous avons là un acquis fondamental de la Révolution Française : la fin des privilèges, et nous pouvons nous en réjouir. Cependant, ce fondement napoléonien de l'Empire n'a jamais été républicanisé. Dans ce moment symbolique où le jeune devient adulte, où il reçoit un document officiel de l'État, son premier diplôme marquant, la France inscrit ainsi que, sous son appellation de République, elle n'a toujours pas vraiment rompu avec son secret désir d'une grandeur d'Empire. Le jeune adulte est d'emblée convié à une hésitation entre une identité de sujet d'un Empire mythique ou celle, plus modeste, de citoyen d'une république plus démocratique. On ne s'étonnera donc pas que les chefs de l'État élus par ces français-là hésitent parfois eux mêmes entre république et bonapartisme.
Regardons plus en détail le type d'épreuve du bac.
On y voit tout d'abord une séparation totale entre le corps (épreuves sportives) et l'esprit (épreuves intellectuelles) ce qui n'est ni très moderne, ni très laïc. Pendant les épreuves, le corps est soit souffrant, soit absent, ce qui n'est pas non plus très bon pour la santé.
Ces épreuves nous montrent aussi un jeune à qui l'on interdit la coopération, la communication avec ses semblables, l'entraide. Il est ainsi réduit en une sorte de'poor and lonesome schoolboy' n'ayant même pas la compagnie de son cheval. Les courageuses tentatives de réforme de Philippe Meirieu sur ce point ont vite été réduites à presque rien. L'initiation subie par la jeunesse est ici une initiation à l'individualisme et même à l'égoïsme, celui où la connaissance est vécue comme une propriété privée bien close, à gérer à l'abri des regards des voisi

Jean-Marc Fert, éducateur au lycée Henri IV, vient de publier Éduquer pour une société durable-Dieux et autorités en crise, L'Harmattan, en préface : entretien avec André de Peretti.


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