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- Vous avez un sens aigu de la pédagogie, pouvez-vous définir votre
approche ?
- En maths, c'est malheureusement d'entrée de jeu que nos élèves ratent
leur problème, avant même de l'avoir commencé… En enseignant, j'ai remarqué
qu'il leur manquait très souvent des mots, du vocabulaire. Or, les mathématiques
passent obligatoirement par le langage… Résoudre un problème mathématique
revient d'abord à interpréter le langage mathématique dans notre langage
propre, " la langue de nos pensées ". Les représentations des données
du problème apparaissent ensuite, on doit les " voir " dans des images
ou des tableaux ordonnés, que ce soit en géométrie, en algèbre ou en statistique,
regarder le problème dans sa globalité avant de passer à l'analyse. Car
les maths se composent de deux aspects fondamentaux comme le pensent les
neuroscientifiques :
* " L'aspect " visuel " : approche globale du problème, c'est de là où
viendra l'intuition qui n'est qu'une vision floue de l'esprit.
* " L'aspect " auditif " : approche analytique du problème, on fait un
zoom sur les mots-clés, on analyse les différentes données du problème.
C'est en partant de ces données et seulement de ces données, de ces représentations
visuelles (ordre), qu'on peut évoluer vers la solution avec méthode. Comment
transférer les connaissances abstraites dans des problèmes concrets si
l'on n'a pas au préalable mis des mots justes sur les différents opérateurs
mathématiques, si l'on ne s'est pas approprié les notions mathématiques,
si l'on ne leur a pas donné de sens concret dans nos esprits ?
- Quelles sont vos lectures ?
- Je m'intéresse beaucoup à la littérature scientifique, pas seulement
ceuc consacrés aux maths et aux physiques, j'aime aussi connaître les
avancées de la biologie, des sciences de la vie. Je lis également des
essais philosophiques (Comte-Sponville par exemple, même s'il est très
contesté dans les media), des essais en tous genres. A vrai dire, je n'ai
pas de domaine de lecture bien déterminé. C'est très disparate : Ça va
de Cheik Hamidou Kane à Richard Bohringer en passant par Hervé Guibert
avec ses longues phrases et sa spontanéité déroutante, Alessandro Baricco
dont j'adore la poésie, Maryse Condé avec ses élans de liberté, etc. Je
devrai lire plus, mais le temps me manque…
- Quel est le livre que vous avez sur la table de chevet en ce moment
?
- Je relis " Adolphe " de Benjamin Constant. Quelles vérités sur nous-même
! J'aimerais écrire comme lui, dire l'essentiel de manière concise. Je
pense à mon prochain roman…
- Quelle est votre forme littéraire préférée ?
- J'aime écrire des petites histoires sous forme de conte ou de récit.
(Rires) C'est plus facile. En fait, je me cherche encore dans l'écriture.
J'ai écrit des scénarii pour le théâtre. Je me suis très bien sentie lors
de l'écriture de mes deux scénarii de film, encore dans mes tiroirs. Je
me suis essayé à l'écriture d'un roman. Mais j'aspire aussi, un jour,
me consacrer à des essais, peut-être en sciences physiques ? Peut-être
faut-il s'adapter à chaque forme en fonction de ce qu'on a à écrire ?
- Votre premier livre " Quand la forêt parle " raconte le parcours
initiatique d'une adolescente à travers la forêt, quel message vouliez-vous
faire passer ?
- Un message… Je voulais d'abord exprimer ce que je ressens au regard
de nos sociétés. A mon avis, le groupe n'a pas toujours raison face à
l'individu. Les coutumes doivent aussi évoluer vers des libertés, vers
le respect de l'enfant ou de la femme, de ceux-là qui constituent la société
et qui participent au même titre que les hommes à son développement. Je
voulais aussi inviter mes lecteurs à la traversée d'une forêt équatoriale.
A chaque fois que j'ai eu l'occasion de m'y rendre, je me suis toujours
sentie toute petite dans sa densité et son mystère. J'admire ceux qui
y vivent. Prenons les pygmées par exemple. Ils savent l'écouter, la cajoler,
la vaincre. Ils savent transformer son hostilité en amitié. Dans ces forêts,
j'apprends beaucoup, j'apprends sur moi également. Dans " Quand la forêt
parle ", la traversée de la forêt de Nkolomédzi par mon héroïne, Afidji,
ne peut que déboucher sur des questions qui nous concerne tous : Sur l'ignorance,
sur la tolérance, sur le sens de la solidarité, sur l'anthropocentrisme
et sur la politique (prévention ou punition ?).
- L'écriture de ce livre est particulière, entrelacée, poétique et
parfois dense. Cette recherche stylistique est-elle liée à un désir de
se démarquer du conte traditionnel ?
- A vrai dire, je ne me suis pas interrogée sur mon style lorsque j'écrivais
" Quand la forêt parle ". Je me suis contentée d'écrire comme cela me
venait. Aujourd'hui bien sûr, je travaille rigoureusement mon style. Mais
je ne cherche franchement pas à me démarquer de quelque style que ce soit.
- Pensez-vous que le thème de l'émancipation de l'enfant africain
soit de mise aujourd'hui ?
- L'émancipation de l'enfant tout court est de mise aujourd'hui, surtout
dans la société africaine où, très tôt, l'enfant a des responsabilités.
Très vite, on lui confie ses cadets, il est appelé à s'occuper d'eux.
Dans les villages, il participe aux activités des adultes comme la chasse,
la pêche, la culture des champs. On l'envoie vendre des avocats, des oranges…
Les fillettes font la cuisine, s'occupent du ménage. Elles vont se marier,
devenir mère plus tôt qu'ailleurs. Les enfants doivent également aller
à l'école, préparer leur avenir. C'est bien souvent à eux que revient
la responsabilité d'intégrer ce qu'ils apprennent à l'école, les nécessités
de la vie moderne dans un monde que leurs aînés n'ont pas encore compris.
En Afrique, les enfants participent pleinement au fonctionnement de la
société. Et les adultes attendent beaucoup d'eux. Oui, là-bas plus qu'ailleurs,
son émancipation est de mise !
- Comment résumeriez-vous votre second livre ?
- " Ponok-Ponok, Drôles d'histoires mathématiques " ce sont des histoires
pimentées d'énigmes mathématiques. En épluchant certains concepts mathématiques
courants, il pose également des questions sur l'humilité, l'ingratitude,
l'amour, la relativité, la mort, le courage ou la simplicité, et ce, dans
une atmosphère ludique. J'ai voulu introduire les maths dans mes récits,
les dédramatiser, parce que ça fait partie de notre quotidien, de notre
vie. Pourquoi les maths ne feraient-elles pas partie intégrante de la
littérature tout comme les intrigues policières et autres ? C'est souvent
la bête noire des collégiens alors que ça peut rendre heureux. A travers
des petites paraboles aux couleurs africaines, je tente de rendre contagieux
mon amour pour la logique du raisonnement.
- Il s'agit également là d'un parcours initiatique, pourquoi ?
- Un parcours initiatique ?… Oui, car il s'agît de s'initier aux maths,
à la philosophie… (rires) Voulez-vous par-là renfermer ma littérature
dans un carré ?
- Où vous situez-vous par rapport à la littérature africaine ?
Auriez-vous des auteurs de prédilection ?
- Oh ! Je connais très peu la littérature africaine contemporaine. Adolescente,
j'ai beaucoup lu les auteurs de la négritude et de l'époque coloniale
mais je m'en suis vite abreuvée trouvant que les africains avaient beaucoup
d'autres débats à mettre sur la table. Je préférais les auteurs anglophones
: Chinue Achebé, Wole Soyinka… Mais " L'Aventure Ambiguë " de Cheik Hamidou
Kane a été pendant longtemps mon livre de chevet. Je rêve d'une littérature
africaine qui ne se cantonne pas qu'en Afrique, qui s'interroge sur des
thèmes universels en modernisant le style traditionnel. Je n'aime pas
quand les écrivains africains se complaisent dans ce que l'occident attend
de leur littérature.
- Il y a dans vos livres une importante dimension pédagogique, comment
vous l'expliquez-vous ?
- Vous trouvez ? Le mot " pédagogique " évoque le mot " didactique ".
Non, je ne veux rien enseigner. A moins que pour vous la pédagogie signifie
bien expliquer, bien communiquer ce qu'on a à dire. D'ailleurs, lorsqu'il
m'est arrivé de lire certains bouquins de pédagogie, j'ai remarqué qu'il
ne s'agissait que de bon sens. A mon avis, la bonne communication doit
être en permanence au centre des préoccupations de celui qui s'exprime,
nous tous, y compris les professeurs bien sûr. Dans mes livres, j'essaie
simplement de dire : " Soit x, un sujet ; réfléchissons un peu sur x…
"
-Regretteriez-vous votre passé de professeur ?
- Déjà, ce n'est pas un passé. Il y a un an encore, j'enseignais les sciences
physiques au collège Schoelcher en Guyane, tout en animant des ateliers
d'écriture. J'ai toujours donné des cours particuliers de maths ; j'adore
ça ! Mais en écrivant " Ponok-Ponok, Drôles d'histoires mathématiques
" j'éprouvais un plaisir différend de celui qu'on apprécie en classe traditionnelle.
A vrai dire, j'aime mieux sortir du cadre, avoir un regard plus global
sur les choses, élargir les horizons. Notre monde est si complexe !
- Vous animez également des ateliers d'écriture, qu'est-ce que cela
vous apporte ?
- Justement, en atelier d'écriture, la hiérarchie prof/élève est gommée.
Je travaille avec des amis. Je savoure la liberté de communiquer avec
les autres sur n'importe quel thème. Les horizons deviennent illimités
et de nos discussions, la complexité de notre monde jaillit de lui-même
des plumes.
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