CONVERSATION AVEC BRIGITTE TSOBGNY

- Vous êtes docteur en sciences physiques, comment vous êtes-vous tournée vers l'écriture ?
- Dès ma petite enfance, j'ai été transportée par les mots, des mots qui allaient tout droit au cœur. A mon tour, je me suis mise à écrire, des petits poèmes, des chansons que je donnais à lire à mon père, puis de la poésie et des nouvelles que je proposais à des proches. En Belgique, j'ai fait connaissance avec un metteur en scène. C'était une véritable rencontre. Il m'a proposé d'écrire une histoire de famille au parfum africain pour les enfants. Cela a donné " Quand la forêt parle " qui a été publié par les éditions ACORIA. A deux, nous avons scénarisé le conte, l'avons mis en scène et joué en milieu scolaire. Plus tard, j'ai volé de mes propres ailes.

- Quelles sont vos inspirations ?
- En général, la comédie humaine. Mais l'écriture de " Ponok-Ponok, Drôles d'histoires mathématiques " est aussi une réponse aux problèmes que j'ai pu constater en enseignant aux collégiens. Une envie de dédramatiser ce qui fait souvent peur aux élèves, d'essayer de leur éviter l'analphabétisme (j'englobe l'incapacité de comprendre les mathématiques utilitaires dans l'analphabétisme).

- Vous avez un sens aigu de la pédagogie, pouvez-vous définir votre approche ?
- En maths, c'est malheureusement d'entrée de jeu que nos élèves ratent leur problème, avant même de l'avoir commencé… En enseignant, j'ai remarqué qu'il leur manquait très souvent des mots, du vocabulaire. Or, les mathématiques passent obligatoirement par le langage… Résoudre un problème mathématique revient d'abord à interpréter le langage mathématique dans notre langage propre, " la langue de nos pensées ". Les représentations des données du problème apparaissent ensuite, on doit les " voir " dans des images ou des tableaux ordonnés, que ce soit en géométrie, en algèbre ou en statistique, regarder le problème dans sa globalité avant de passer à l'analyse. Car les maths se composent de deux aspects fondamentaux comme le pensent les neuroscientifiques :
* " L'aspect " visuel " : approche globale du problème, c'est de là où viendra l'intuition qui n'est qu'une vision floue de l'esprit.
* " L'aspect " auditif " : approche analytique du problème, on fait un zoom sur les mots-clés, on analyse les différentes données du problème.
C'est en partant de ces données et seulement de ces données, de ces représentations visuelles (ordre), qu'on peut évoluer vers la solution avec méthode. Comment transférer les connaissances abstraites dans des problèmes concrets si l'on n'a pas au préalable mis des mots justes sur les différents opérateurs mathématiques, si l'on ne s'est pas approprié les notions mathématiques, si l'on ne leur a pas donné de sens concret dans nos esprits ?

- Quelles sont vos lectures ?
- Je m'intéresse beaucoup à la littérature scientifique, pas seulement ceuc consacrés aux maths et aux physiques, j'aime aussi connaître les avancées de la biologie, des sciences de la vie. Je lis également des essais philosophiques (Comte-Sponville par exemple, même s'il est très contesté dans les media), des essais en tous genres. A vrai dire, je n'ai pas de domaine de lecture bien déterminé. C'est très disparate : Ça va de Cheik Hamidou Kane à Richard Bohringer en passant par Hervé Guibert avec ses longues phrases et sa spontanéité déroutante, Alessandro Baricco dont j'adore la poésie, Maryse Condé avec ses élans de liberté, etc. Je devrai lire plus, mais le temps me manque…

- Quel est le livre que vous avez sur la table de chevet en ce moment ?
- Je relis " Adolphe " de Benjamin Constant. Quelles vérités sur nous-même ! J'aimerais écrire comme lui, dire l'essentiel de manière concise. Je pense à mon prochain roman…

- Quelle est votre forme littéraire préférée ?
- J'aime écrire des petites histoires sous forme de conte ou de récit. (Rires) C'est plus facile. En fait, je me cherche encore dans l'écriture. J'ai écrit des scénarii pour le théâtre. Je me suis très bien sentie lors de l'écriture de mes deux scénarii de film, encore dans mes tiroirs. Je me suis essayé à l'écriture d'un roman. Mais j'aspire aussi, un jour, me consacrer à des essais, peut-être en sciences physiques ? Peut-être faut-il s'adapter à chaque forme en fonction de ce qu'on a à écrire ?

- Votre premier livre " Quand la forêt parle " raconte le parcours initiatique d'une adolescente à travers la forêt, quel message vouliez-vous faire passer ?
- Un message… Je voulais d'abord exprimer ce que je ressens au regard de nos sociétés. A mon avis, le groupe n'a pas toujours raison face à l'individu. Les coutumes doivent aussi évoluer vers des libertés, vers le respect de l'enfant ou de la femme, de ceux-là qui constituent la société et qui participent au même titre que les hommes à son développement. Je voulais aussi inviter mes lecteurs à la traversée d'une forêt équatoriale. A chaque fois que j'ai eu l'occasion de m'y rendre, je me suis toujours sentie toute petite dans sa densité et son mystère. J'admire ceux qui y vivent. Prenons les pygmées par exemple. Ils savent l'écouter, la cajoler, la vaincre. Ils savent transformer son hostilité en amitié. Dans ces forêts, j'apprends beaucoup, j'apprends sur moi également. Dans " Quand la forêt parle ", la traversée de la forêt de Nkolomédzi par mon héroïne, Afidji, ne peut que déboucher sur des questions qui nous concerne tous : Sur l'ignorance, sur la tolérance, sur le sens de la solidarité, sur l'anthropocentrisme et sur la politique (prévention ou punition ?).

- L'écriture de ce livre est particulière, entrelacée, poétique et parfois dense. Cette recherche stylistique est-elle liée à un désir de se démarquer du conte traditionnel ?
- A vrai dire, je ne me suis pas interrogée sur mon style lorsque j'écrivais " Quand la forêt parle ". Je me suis contentée d'écrire comme cela me venait. Aujourd'hui bien sûr, je travaille rigoureusement mon style. Mais je ne cherche franchement pas à me démarquer de quelque style que ce soit.

- Pensez-vous que le thème de l'émancipation de l'enfant africain soit de mise aujourd'hui ?
- L'émancipation de l'enfant tout court est de mise aujourd'hui, surtout dans la société africaine où, très tôt, l'enfant a des responsabilités. Très vite, on lui confie ses cadets, il est appelé à s'occuper d'eux. Dans les villages, il participe aux activités des adultes comme la chasse, la pêche, la culture des champs. On l'envoie vendre des avocats, des oranges… Les fillettes font la cuisine, s'occupent du ménage. Elles vont se marier, devenir mère plus tôt qu'ailleurs. Les enfants doivent également aller à l'école, préparer leur avenir. C'est bien souvent à eux que revient la responsabilité d'intégrer ce qu'ils apprennent à l'école, les nécessités de la vie moderne dans un monde que leurs aînés n'ont pas encore compris. En Afrique, les enfants participent pleinement au fonctionnement de la société. Et les adultes attendent beaucoup d'eux. Oui, là-bas plus qu'ailleurs, son émancipation est de mise !

- Comment résumeriez-vous votre second livre ?
- " Ponok-Ponok, Drôles d'histoires mathématiques " ce sont des histoires pimentées d'énigmes mathématiques. En épluchant certains concepts mathématiques courants, il pose également des questions sur l'humilité, l'ingratitude, l'amour, la relativité, la mort, le courage ou la simplicité, et ce, dans une atmosphère ludique. J'ai voulu introduire les maths dans mes récits, les dédramatiser, parce que ça fait partie de notre quotidien, de notre vie. Pourquoi les maths ne feraient-elles pas partie intégrante de la littérature tout comme les intrigues policières et autres ? C'est souvent la bête noire des collégiens alors que ça peut rendre heureux. A travers des petites paraboles aux couleurs africaines, je tente de rendre contagieux mon amour pour la logique du raisonnement.

- Il s'agit également là d'un parcours initiatique, pourquoi ?
- Un parcours initiatique ?… Oui, car il s'agît de s'initier aux maths, à la philosophie… (rires) Voulez-vous par-là renfermer ma littérature dans un carré ?

- Où vous situez-vous par rapport à la littérature africaine ? Auriez-vous des auteurs de prédilection ?
- Oh ! Je connais très peu la littérature africaine contemporaine. Adolescente, j'ai beaucoup lu les auteurs de la négritude et de l'époque coloniale mais je m'en suis vite abreuvée trouvant que les africains avaient beaucoup d'autres débats à mettre sur la table. Je préférais les auteurs anglophones : Chinue Achebé, Wole Soyinka… Mais " L'Aventure Ambiguë " de Cheik Hamidou Kane a été pendant longtemps mon livre de chevet. Je rêve d'une littérature africaine qui ne se cantonne pas qu'en Afrique, qui s'interroge sur des thèmes universels en modernisant le style traditionnel. Je n'aime pas quand les écrivains africains se complaisent dans ce que l'occident attend de leur littérature.

- Il y a dans vos livres une importante dimension pédagogique, comment vous l'expliquez-vous ?
- Vous trouvez ? Le mot " pédagogique " évoque le mot " didactique ". Non, je ne veux rien enseigner. A moins que pour vous la pédagogie signifie bien expliquer, bien communiquer ce qu'on a à dire. D'ailleurs, lorsqu'il m'est arrivé de lire certains bouquins de pédagogie, j'ai remarqué qu'il ne s'agissait que de bon sens. A mon avis, la bonne communication doit être en permanence au centre des préoccupations de celui qui s'exprime, nous tous, y compris les professeurs bien sûr. Dans mes livres, j'essaie simplement de dire : " Soit x, un sujet ; réfléchissons un peu sur x… "

-Regretteriez-vous votre passé de professeur ?
- Déjà, ce n'est pas un passé. Il y a un an encore, j'enseignais les sciences physiques au collège Schoelcher en Guyane, tout en animant des ateliers d'écriture. J'ai toujours donné des cours particuliers de maths ; j'adore ça ! Mais en écrivant " Ponok-Ponok, Drôles d'histoires mathématiques " j'éprouvais un plaisir différend de celui qu'on apprécie en classe traditionnelle. A vrai dire, j'aime mieux sortir du cadre, avoir un regard plus global sur les choses, élargir les horizons. Notre monde est si complexe !

- Vous animez également des ateliers d'écriture, qu'est-ce que cela vous apporte ?
- Justement, en atelier d'écriture, la hiérarchie prof/élève est gommée. Je travaille avec des amis. Je savoure la liberté de communiquer avec les autres sur n'importe quel thème. Les horizons deviennent illimités et de nos discussions, la complexité de notre monde jaillit de lui-même des plumes.


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