Conversation avec Patrick Traube

- Patrick Traube, vous étes psychologue clinicien, conférencier, formateur. Et vous publiez beaucoup. Pourquoi l'écriture ? Une fringale ?
- Je dirais... une jouissance. La jouissance textuelle, ça existe. Je l'atteste.

- Votre "turbo ", c'est quoi ?
- Il a changé avec le temps. Au début, c'était une révolte. Révolte contre le monde, ses injustices, l'hypocrisie triomphante, le corset paralysants des convenances. J'avais des comptes à régler. Des arriérés de transgression à apurer. Je débutais comme psychologue scolaire. C'est donc sur ce maquis là que, dans l'euphorie "post soixante huit", je suis "entré en résistance". Terrain stratégique évidemment que l'éducation, la famille, l'école. J'enfilais billets d'humeur et analyses corrosives, ingrédients de base de mes premiers travaux : "Psychologie à l'école, l'envers du décor", "La controverse du Q.I.", "L'institution contre l'éducation", "Reliance et militance" Je cite ces titres parce qu'ils sont révélateurs ("envers", "contre" !!). De quoi ? D'un besoin irrépressible de fureter derrière le décor (les apparences), de dévoiler les leurres d'arrière coulisses, de mettre à nu les fils invisibles, de débusquer les "dessous" pas toujours affriolants des discours officiels.

Puis, ma révolte s'apaise et ma vision du monde se nuance. Sur le plan intellectuel, je me mets à l'école des grands penseurs de notre temps et des siècles passés. J'étudie la philosophie. Je trouve mes "maîtres" (le pluriel importe). Certains le resteront, d'autres pas. Au besoin d'extérioriser une révolte se substitue le désir de partager, de communiquer un savoir utile. J'égrenne les livres de "vulgarisation", destinés à aider les gens à vivre l'existence un peu moins mal : "Le triangle éducatif ", "Comment choisir sa psychothérapie ?" (Chiron), "Plus jamais seul", "Je m'aime... toi aussi", "Le choix amoureux", "Garder ses amis, nourrir ses amours" (Labor) et, tout récemment "Eduquer, c'est aussi punir". Je n'écris plus pour moi seul. Mon rapport à l'écriture devient triangulaire : moi, le texte... le lecteur (partenaire inconnu, invisible, et tellement présent !).

- En quelque sorte, vous vous étes "rangé" !
- Oh, non ! Je suis toujours en résistance. On ne se change pas. Mais les enjeux ne sont plus les mêmes (aujourd'hui, le combat vise ces nouvelles tyrannies subreptices et insidieuses qui fleurissent sur le socle des tyrannies déchues). Puis, la méthode a changé aussi. Elle est plus lucide, plus modeste, plus pragmatique, donc plus efficace. J'ai compris deux choses. D'abord, que si l'on voulait changer le monde, il fallait d'abord commencer par le comprendre. Ensuite, que ce n'est pas en heurtant de front les institutions qu'on les transforme. C'est en les utilisant. En s'en faisant des alliés.

- Vous étes aussi un chercheur...
- J'ai compris, chemin faisant, que la psychologie universitaire ne suffisait pas à comprendre l'humain. Elle fournissait des bases précieuses (une "propédeutique"). Mais elle avait tendance isoler l'individu de son contexte. De ce constat, une fringale de villégiature. Destinations : la philosophie, la politique, l'anthropologie, la sociologie, l'éthologie et même... la microphysique des particules. Je me suis aussi initié aux grandes traditions de l'humanité (occidentales et orientales). J'ai publié de nombreux articles (une quarantaine) dans des revues spécialisées. Histoire de me faire la main, d'apprendre la rigueur de l'argumentation et de la contre-argumentation. C'est à cette époque aussi (de 1982 à 1986) que j'ai ébauché ce que je considère aujourd'hui comme mes trois maître livres.

- Vous en dites trop ou pas assez...
- Contrairement aux ouvrages "grand public" (les plus connus), ceux ci sont un peu plus exigeants. Ils s'adressent aux esprits curieux. Un même souci les anime : récuser l'arrogance des "chapelles" théoriques et des clans corporatistes, construire des passerelles là où s'érigent des barricades, rechercher la trame souterraine (invisible) des choses. Exemples : par-delà leurs divergences, retrouver les filiations philosophiques des différentes formes de psychothérapies et leur fond commun ("Les psychothérapies humanistes", "Le Triangle Magique"), montrer en quoi l'évolution de la pensée scientifique en physique offre l'opportunité d'une nouvelle lecture des phénomènes humains ("Le monde à l'envers" ). (Tiens ! À nouveau l'adverbe "envers". Ce doit être une obsession !) À travers ce cheminement, j'ai découvert ma véritable vocation de pédagogue et peaufiné ses deux voies royales : la langue écrite (livres et articles) et orale (cours et conférences).

- Vos écrits témoignent effectivement d'une grande diversité d'intérêt. On a l'impression que rien ne vous laisse indifférent.
- C'est vrai. J'ai toutefois des thèmes de prédilection :
1. La théorie et la pratique de la psychothérapie
2. L'amour, le couple et les rapports hommes - femmes
3. Les grands problèmes de la société post moderne
4. La problématique de la violence.
Deux ouvrages parus aux éditions Odin synthétisent une recherche action de quinze ans sur deux de ces fronts : "La guerre des sexes : un avenir ?" (couple) et "Violences, côté face, côté profil". Un autre livre témoigne de ma lutte contre les stéréotypes sexistes "Eloge du prét à penser" (anatomie du sexisme ordinaire), paru chez Labor en 2002.

- Amour et violence, couple paradoxal, non ?
- Pas tant que ça. Éros et thanatos, pulsion de vie et pulsion de mort. Les deux facettes indissociables de l'humain. D'un côté comme de l'autre, le magma en fusion qui sourd au cœur de la vie.

- Aujourd'hui, la psychologie se vend bien. Des nombreux livres envahissent le marché et connaissent un grand succès. Le public n'y recherche-t-il pas des recettes de mieux-vivre ?
- Sûrement. La question est : comment répondre à cette attente ? Aujourd'hui, deux types d'ouvrages se partagent l'étal des libraires : des livres savants, inaccessibles et des livres simplistes, démagogiques, aguicheurs, qui considèrent le lecteur comme un enfant débile qu'il faut prendre par la main. Moi, je propose une troisième voie : Je pense qu'on peut s'exprimer clairement et simplement, sans sombrer dans le simplisme outrancier, sans prendre les gens pour des abrutis. Dans l'écriture comme dans mes conférences, je fais un pari sur l'intelligence. Je refuse la démarche "culinaire" (refiler des recettes prêtes à l'emploi) pour lui préférer une démarche "mécanicienne" (expliquer comment fonctionne un être humain, un phénomène de société, afin d'être mieux armé en cas de problème). Une anecdote. Un soir, au terme d'une conférence, une dame m'interpelle publiquement : "Monsieur Traube, votre exposé fut clair, structuré, vivant. Mais vous parlez à l'esprit, très peu au cœur". J'ai répondu à cette dame que les virtuoses du langage émotionnel étaient les gourous, les tribuns, les führers. Moi je suis psychologue. Je fais un autre métier. Dans la foulée, je lui ai suggéré de se méfier des gens qui visent trop bien droit au cœur.

- L'écriture occupe une grande place dans votre vie. Avez vous d'autres passions ?
- Et comment ! La musique, tout d'abord. J'ai pratiqué le chant classique. Aujourd'hui, j'ai dérivé vers le théâtre. Je suis comédien et metteur en scène. J'écris aussi des pièces de théâtre. C'est mon hygiène mentale. Mes pièces n'ont aucune prétention philosophique ou politique. Ce sont des intrigues policières, des œuvres de divertissement qui utilisent le "suspense" comme ressort dramatique. Je ne transige pas pour autant sur la qualité des scénarii et des dialogues. C'est une technique d'écriture spécifique que j'ai dû apprendre. Une autre école. J'ai une autre passion encore : l'éducation de mes deux enfants.

- Vous publiez aujourd'hui, chez Odin, un livre intitulé : "Péchés capiteux, péchés capitaux". Quelle mouche vous pique ? Vous quittez vos terres familières, non ?
- Oui. Quel pied ! Je travaille régulièrement avec les médias (radio, télé, presse, magazine…). C'est intéressant parce qu'on m'interroge sur des sujets qui m'obligent à sortir de mes créneaux habituels. Un jour, une journaliste travaillant pour un hebdo féminin m'a proposé de collaborer à la rédaction d'un dossier sur les sept péchés capitaux. Cela m'a séduit. J'ai accepté. Par la suite, j'ai relu ces proses et j'ai eu envie de les remettre en chantier, de les ciseler, d'en faire du "bel ouvrage". Le ton journalistique m'offrait l'opportunité de peaufiner une autre forme d'écriture encore. Un nouvel exercice de style, en quelque sorte. Une langue soignée, légère, humoristique pour traiter un sujet sérieux. J'ai rencontré le dessinateur SERDU. Nous nous sommes sentis en affinité. Je lui ai proposé d'illustrer le livre avec des caricatures. C'est ainsi qu'est née cette sonate à quatre mains.

-Des projets pour l'avenir ?
- Des tas ! Le jour où je n'aurai plus de projets, je serai mort. En ce moment, je travaille à la mise en scène de ma dernière pièce, "L'Audition".


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