Entretien avec Etienne DESLAUMES

Etienne DESLAUMES, dans votre roman Emilien et le souci de définition, vous traitez de la vie amoureuse d’un homme entre l’adolescence et l’âge mur ; pourquoi ce thème ?

Vous évoquez l’un des thèmes du livre, qui en comporte d’autres, mais il est exact que ce sujet constitue l’axe autour duquel tout le reste gravite. On peut donc parler de thème principal. Il est vrai que l’amour et, au-delà, le sentiment sont mes premières sources d’inspiration. Je dirais que je suis attiré par ce qui pose problème, par ce qui est difficile, parce que la difficulté inclut généralement la richesse, la subtilité. Pendant une vie humaine, je pense que c’est dans le domaine du sentiment qu’il est le plus difficile de s’accomplir, en tout cas pour ceux qui n’ont pas par ailleurs une difficulté majeure, physique ou économique, par exemple.

Votre héros est un père de famille qui trompe sa femme avec d’autres femmes comme avec des hommes. Quel regard portez-vous sur lui ?

Vous avez, volontairement ou involontairement, employé le mot juste : celui de regard. Je veux dire que je n’entends pas porter un jugement, et  ceci pour deux raisons. La première, qui peut sembler aller de soi, tient au fait qu’il s’agit d’un personnage de fiction. Emilien de Graaf n’existe pas. Dès lors, les critères d’appréciation qui pourraient, éventuellement, être utilisés dans la vraie vie sont ici sans objet. A travers mon récit, et un itinéraire fictif, j’ai voulu ouvrir des pistes de réflexion. Je n’affirme pas que c’est comme cela qu’il faut vivre – ni le contraire. La seconde raison pour laquelle un jugement me semblerait inadéquat tient à ce que j’ai dit précédemment : dans le domaine de l’affectif nous faisons tous ce que nous pouvons, c’est-à-dire au mieux, avec les moyens du bord : notre éducation, notre psychologie, ce que nous avons nous-même reçu. Dès lors même si on peut, pour soi-même, définir des objectifs, voire des règles, je ne crois pas honnête de juger l’itinéraire d’un autre faute d’avoir toutes les données. Je dirais simplement qu’à titre personnel je pense que la fidélité participe de l’essence du couple tel que nous le concevons encore, sauf à réaliser l’accord des deux partenaires sur le schéma inverse, chose que je crois extrêmement rare.

Vous évoquez « le couple tel que nous le concevons encore ». Qu’entendez-vous par là ?

J’entends que nous en sommes, pour la plupart d’entre nous, restés à une version classique du couple, et plus particulièrement du mariage, dont je ne suis pas persuadé qu’elle convienne au plus grand nombre ni qu’elle soit réaliste. Je parle à dessein de version classique, et non pas traditionnelle. Il m’apparaît en effet que nous continuons à attendre de la vie à deux ce qu’en attendaient nos grands-parents, à savoir une stabilité sociale, économique, et sans doute aussi affective, mais que nous en attendons aussi, désormais, ce que la société moderne semble requérir pour notre bonheur c’est-à-dire un épanouissement individuel fort particulièrement dans le domaine de la sexualité, ce qui me semble antinomique avec la notion de couple. L’itinéraire conjugal, certainement déjà difficile dans le passé, l’est encore bien plus aujourd’hui car on en exige davantage, et probablement, trop – d’où des frustrations.

Quelle solution proposez-vous ? Le libertinage de votre héros vous semble-t-il de nature à régler cette difficulté ?

D’abord, je ne suis pas certain que l’on puisse parler de libertinage chez mon héros et, quand bien même le mot serait-il bien choisi, ce qui est intéressant c’est de s’interroger sur les raisons de ce libertinage. Je ne propose pas de solution. Ce serait très prétentieux de ma part et je ne crois pas réunir les compétences requises. Je pense simplement qu’il y a urgence à chercher d’autres façons d’aimer, mais j’avoue ne pas avoir d’idée précise. Je constate que le célibat ou le papillonnage sont rarement très bien vécus, et que les longues unions sont bien souvent subies, au moins en partie. Peut-être pourrait-on envisager une ou plusieurs relations référentes au long cours, pas forcément amoureuses (en tout cas au sens que l’on donne aujourd’hui à ce mot), et une certaine liberté par ailleurs. La famille pourrait-être mise en place dans le cadre d’une de ces relations référentes. Mais je suis bien conscient que la plupart d’entre nous ne sommes pas mûrs pour cela. Dans l’immédiat, je dirais donc que l’idéal me semble d’avoir une totale liberté de choix, à partir du moment où ces choix sont pratiqués dans le respect de l’autre, et en aucun cas de briser les schémas actuels, qui conviennent sans doute à certains, pour en imposer d’autres en décrétant qu’ils sont les bons.

Dans votre livre, Emilien n’invente rien qui n’ait déjà été fait, par d’autres, avant lui…

En effet, car pour qu’Emilien invente, il aurait fallu que j’ai moi-même une idée, et de préférence la bonne. Or, je viens de le dire, je n’ai pas de solution. Mon héros est un homme infidèle, certes, mais il reste enfermé dans une structure de pensée binaire et attendue : il trompe sa femme, ou pas, selon les périodes, mais n’envisage pas de vivre autrement. Il n’a pas exploré les pistes de réflexion que je viens d’esquisser.

Il y a un sujet que nous n’avons pas abordé, pourtant très présent dans votre livre : celui de la bisexualité.

Pour moi, la bisexualité est un non-sujet, vous remarquerez d’ailleurs que je n’emploie jamais le mot. Déjà, il faudrait s’entendre sur ce que ce mot recouvre et, selon moi, il recouvre autant de situations que d’individus concernés. D’ailleurs je nous crois tous ou presque tous « bisexuels », en tout cas si l’on définit l’orientation sexuelle comme une nature, une potentialité, et non comme une pratique. Je ne nie pas qu’il puisse exister des personnes viscéralement et exclusivement hétérosexuelles ou homosexuelles, mais il reste que la sexualité humaine n’est plus seulement reproductive depuis longtemps. La sexualité est un moyen de communiquer avec l’autre, d’échanger des émotions, du plaisir. Dès lors, je ne vois pas du tout pourquoi elle serait réservée aux personnes de sexe opposé. Sans doute me rétorquera-t-on que l’attirance naturelle nous porte vers l’autre sexe. Je répondrai qu’il ne s’agit sans doute que d’une attirance dominante induite par notre éducation, laquelle dérive de plusieurs siècles de conditionnement. En sortir tient en partie du hasard (faire la rencontre ad hoc au bon moment) et surtout du courage (car on a presque toujours tendance à fuir la singularité et à se définir comme un individu normé : c’est ce que j’appelle le souci de définition).

Vous parlez de courage à s’affranchir de la norme sexuelle. On constate pourtant dans la littérature, le cinéma, la publicité, une présence croissante de l’homosexualité, comme sujet et comme image.

C’est vrai, mais les choses ne sont peut-être pas aussi claires qu’il y paraît de prime abord. Je crois que l’homosexualité est maintenant à peu près acceptée (dans les grandes villes occidentales), voire glamour, mais à condition que chacun reste à sa place. Je m’explique : l’homosexuel strictement défini, j’entends exclusivement homosexuel, est le plus souvent reconnu, en tout cas dans le discours. En revanche, les premières réactions que j’ai eues sur mon livre me portent à penser que la pratique homosexuelle ponctuelle (non exclusive) d’un homme qui a par ailleurs des relations hétérosexuelles (et donc, en gros, une vie et une image sociale d’hétérosexuel) sont sévèrement jugées : le plus souvent, on estime qu’il triche (c’est un gay qui n’assume pas), sauf à considérer que l’on est en présence d’accidents de parcours jalonnant un cheminement vers une sexualité univoque – on retrouve d’ailleurs cette représentation dans la plupart des œuvres de création sur le sujet. Il s’agirait donc de choisir son camp : l’idée qu’une personne donnée puisse aimer, sincèrement, un individu de son sexe ou de l’autre sexe semble encore tabou. J’ai retrouvé cette position chez mes tous premiers lecteurs masculins : plus que par l’adultère, ils étaient choqués par l’adultère d’un homme avec un autre homme. Je crois que nous sommes ici en plein « souci de définition » : en acceptant l’homosexuel, nous pouvons nous définir comme un hétérosexuel tolérant ; mais il est plus difficile, lorsque l’on n’a jamais aimé que des personnes de l’autre sexe, d’accepter que cette situation n’est pas forcément acquise, qu’elle tient peut-être davantage aux hasards de la vie, notamment, qu’à notre structure.

Au-delà des thèmes que nous venons d’évoquer, votre livre parle du bonheur, de la difficulté qu’il y a à le trouver…

Oui, et ceci est lié à cela, car où est le bonheur, s’il n’y a pas d’amour ? Mais il reste à définir l’amour… Je pense que nous avons une idée trop précise de ces deux choses : le bonheur et l’amour. J’ai déjà dit que je croyais nécessaire d’envisager d’autres façons d’aimer : l’image habituelle et étroite que l’on nous inculque de la relation amoureuse, le mode d’emploi que l’on nous en donne, sont inadaptés à beaucoup et quelque peu illusoires. Dès lors, lorsque l’on ne réussit pas dans cet itinéraire prédéfini, on a le sentiment d’échouer, et on souffre. De la même manière, nous sommes désormais priés de nous conformer à un idéal formaté dans tous les domaines de la vie : il faut être jeune, être beau, pouvoir consommer, avoir une sexualité active et constante… Evidemment, une vie, et surtout une vie longue comme celle à laquelle nous sommes maintenant appelés, pour beaucoup, ce n’est pas ainsi : certains auront ceci, et pas cela, ou telle chose à tel moment, et pas à tel autre. Sans doute aurions-nous intérêt à admettre que l’on peut ne pas avoir une chose ou une autre sans être malheureux pour autant. Je revendique, somme toute, le droit de rater.

Votre héros est un homme à secrets. Le bonheur peut-il s’accommoder du mensonge ?

J’espère que vous ne m’en voudrez pas de vous reprendre à nouveau ! Pour moi, un secret n’est pas forcément un mensonge. Mentir, c’est ne pas dire la vérité à quelqu’un qui a intérêt à la connaître ou qui, à tout le moins, peut légitiment y prétendre, ce qui génère habituellement un malaise. Cela ne signifie pas que toute vérité soit bonne à dire à tout instant et à tout le monde. Ce n’est ni nécessaire ni souhaitable. Pour illustrer mon propos, il me paraît difficile de tromper son conjoint et de faire avec l’intéressé comme si de rien n’était sans en souffrir (en tout cas, encore une fois, dans notre schéma actuel du couple). En revanche, je ne vois pas qu’il soit requis de se confier systématiquement aux amis, aux parents, ou aux collègues de bureau, même pour des choses importantes, alors qu’ils ne sont pas directement concernés : nous avons, le plus souvent, le droit et le choix de dire ou de ne pas dire. Par ailleurs, je considère que le secret n’est pas forcément pesant lorsqu’il est choisi : il peut ouvrir d’autres dimensions, éclater le carcan du quotidien en générant des « petites vies » - mais sans doute est-ce une position très personnelle.

Entre les lignes de votre livre, qui couvre trente ans d’existence, on mesure le temps qui passe et qui ne revient pas. Pour vous, est-ce une angoisse ?

Oui. Je suis obsédé par l’idée du sablier, du temps qui se raccourcit et qui rend chaque jour plus cruciales les seules vraies questions : pourquoi et pour qui vit-on ?



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