- C'est une histoire très peu connue en France, non
?
- Non seulement en France, mais aux Etats-Unis également. Seuls quelques
historiens de cette période ont étudié et publié sur cet événement.
J'ai eu la chance de rencontrer Jonathan Beecher, de l'Université de
Californie, et James Pratt, à Dallas qui se passionnent pour cette histoire
franco-américaine. Chacun m'a apporté des détails de la vie aux Etats-Unis
que j'ai retranscrits dans la partie historique du roman. Cette immersion
au Texas m'a fait devenir le vrai trisaïeul de Théo, le héros romancé.
- Justement, parlez-nous de la construction très originale
du roman " Le fond tu toucheras ! ".
- En fait il y a trois livres dans un. On peut lire la partie contemporaine
seule, ou la partie historique seule, ou le tout. Les deux parties s'appellent,
se répondent, se télescopent tout en étant indépendantes. C'est le principe
même de la psychogénéalogie, discipline que j'ai découverte auprès de
Vincent de Gaulejac, le maître de la sociologie clinique. L'intrigue
tient dans cette phrase prononcée par l'un des personnage : " La
vie n'est pas un destin tracé, ni une pulsion aveugle, ni même un acte
divin. C'est un passage dans le présent qu'on balbutie avec l'héritage
du passé ".
- Mais, même dans la partie contemporaine la construction
tient une place à part dans la littérature policière...
- J'ai tenté de décrire le drame sous deux angles différents. Par l'intérieur
et dans l'intimité d'un couple, dans toute la première partie ; et par
l'extérieur dans la deuxième partie où la police décortique de façon
impudique la relation des uns avec les autres. J'ai voulu montrer que
dans une passion amoureuse, l'existence de la police et des institutions
ne compte pas, même dans le crime. " Le flic est la dernière roue de
la charrette dans les histoires de cœur. ", dit le commissaire Heydorff.
Dans la première partie le lecteur découvre le commissaire en pointillé,
il le suit de chez lui jusqu'au Quai des Orfèvres, en se demandant comment
il va entrer dans l'histoire. Le lecteur sait que le bonheur décrit
ne va pas durer, mais il n'en connaîtra l'issue qu'avec la dramatisation
de l'enquête, comme le héros Théo.
- On a d'ailleurs tout le temps envie de prévenir le
héros de cette issue fatale… Vous avez l'air de bien connaître les locaux
et les habitudes de la Brigade Criminelle. D'où vient cette familiarité
?
- C'est une histoire de rencontres, une fois encore. J'ai eu la chance
d'être guidé dans ce lieu mythique par Marc Caliaros, commissaire divisionnaire,
et Frédéric Péchenard, le patron de la Brigade Criminelle à l'époque.
J'ai essayé d'être le plus fidèle possible en décrivant les lieux et
surtout en gardant l'état d'esprit de cette brigade qui est très différent
des autres services de police.
- Votre père était commissaire de police. Y a-t-il
un lien avec Heydorff, le commissaire proche de la retraite dans le
livre ?
- Oui, je dois l'avouer. Pas dans le physique, ni dans l'histoire personnelle,
mais dans la façon de regarder les autres et de se situer dans l'institution.
C'est peut-être aussi la raison pour laquelle je le fais léguer à Berthier,
son adjoint, ses trucs et ses astuces.
- Berthier qu'on a déjà vu dans " Mille et deux "…
Il va devenir un héros récurrent ?
Je ne sais pas encore, mais il est bien parti pour le devenir...
- Ce qui frappant avec vos romans, c'est qu'ils capturent
des atmosphères différentes avec des thèmes différents, mais il y a
toujours des constantes. Par exemple, les personnages ne sont jamais
ni complètement bons ni complètement méchant...
- Je n'ai jamais voulu tomber dans le manichéisme. C'est la raison pour
laquelle il n'y a jamais de malfrats dans mes romans, du moins des malfrats
qui sont décrits en tant que tel. Les personnages sont des gens ordinaires
qui, tout d'un coup, basculent dans le drame. C'est cet aspect intimiste
qui me fascine. Malgré les lois, les religions, les institutions, une
personne " normale " (avec beaucoup de guillemets) se met à plonger
dans la partie sombre que chacun d'entre nous portons au plus profond
de notre être. C'est cette caractéristique qui fait peur en fin de compte.
Les professionnels du mal ne m'intéressent guère. Ils passent dans mes
livres et souvent ils sont entachés de dérision. C'est plus fort que
moi.
- Une autre constante est cette double enquête, l'une
policière, l'autre privée ?
- Je trouve amusant de donner au lecteur une somme d'indices collectés
par deux personnages - un policier et un non policier - qui ne se parlent
pas. Ce n'est pas pour autant que le lecteur découvrira le coupable
avant les protagonistes. Mais ici, le lecteur devine assez vite qui
a fait le coup. La question n'est donc pas qui a tué, mais comment le
criminel va être pincé. Tout est là.
- Enfin, l'Ardèche. Il y a toujours un clin d'œil plus
ou moins marqué pour cette région de France. Un atavisme ? Un lien ?
Une relation amoureuse ?
- Ah, l'Ardèche ! Beaucoup sont nés sur cette terre, moi j'ai décidé
d'être de cette terre. Et cette terre me le rend bien. C'est le pays
où je me ressource, c'est le pays où j'écris mes livres, c'est le pays
des joies simples. Dans les Boutières exactement, près du Cheylard.
Son patrimoine historique et paysager est exceptionnel, son authenticité
n'est pas encore écornée par un tourisme de masse dégradant. Je tiens
à y signaler le " Chemin des Cinq Sens " qui court sur 14 km dans la
montagne avec des peintures, des sculptures, de la musique électroacoustique,
des installations… Un des sites sera consacré cette année au roman "
Le fond tu toucheras ! ".
- Au fait, pourquoi ce titre ?
- Un triple jeu de mot. Mais il faut lire jusqu'au bout pour comprendre.
Conversation
avec Alain BRON
Propos recueillis par Gro TROLLET, éditrice (Juin 2003)
- Alain BRON, Bonjour. Une question, tout d'abord, qui peut paraître
secondaire : Le roman " Mille et deux " est-il un roman policier ?
- Si vous entendez par " policier ", un roman qui introduit un privé fatigué
de la vie, des chapeaux mous et des pavés luisants, alors non ce n'est
pas un policier. Je ne sais pas très bien d'ailleurs ce que veut recouvrir
de nos jours la notion de roman policier. On pourrait tout aussi bien
y placer Alexandre Dumas, par exemple. Il y a des meurtres, des enquêtes,
des poursuites, un suspens…
- On a l'impression, comme dans tous vos romans, que l'aspect policier
n'est justement pas l'essentiel.
- En effet, le problème n'est pas tant de savoir qui a tué, mais qui était
la victime. J'ai essayé d'introduire une distance sur les situations dramatiques
et l'enquête elle-même pour faire passer d'autres messages.
- Un peu comme dans les films de Truffaut, n'est-ce pas, où la fiction
explore, révèle, mais jamais ne juge ?
- Oui. Je suis un admirateur de Truffaut. En l'occurrence, il s'agissait
pour moi d'introduire la folie du monde, la collision des sphères affectives,
l'amour en fuite, et de ne jamais démontrer. Voir suffit à toucher le
sensible. A chacun, par la suite, de démonter le bricolage existentiel
de la vie, à s'insurger ou à sourire.
- Il y a un fil rouge néanmoins, celui des Mille et une Nuits…
- Des Mille et une Nuits, j'ai retenu entre autre l'idée des héros hybrides
et paradoxaux. Les bons n'y sont pas complètement bons et les méchants
pas complètement méchants. Mais à la différence des contes, les héros
du roman ne doivent pas leur salut à des êtres fantasmagoriques. C'est
la dérision introduite aux moments cruciaux qui remplace le merveilleux,
et l'invisibilité qui remplace l'omniprésence du mal. Les projets du héros,
par exemple, échouent lamentablement et on ne verra jamais apparaître
l'équivalent du mauvais vizir dans le roman.
- A part les 2500 pages des Mille et une Nuits, il y a des livres
sur votre table de chevet ?
Je suis en train de dévorer les " Femmes qui courent avec les loups "
de Clarissa Pinkola Estès. Il s'agit d'une autre sorte de contes, ceux
de la femme sauvage, notion que j'ai tendance à étendre à l'humanité toute
entière.
- En écoutant Billie Holiday ? C'est un monde décidemment bien féminin
…
- Billie, ma Dame de Satin des bons et des mauvais jours… Mais, vous savez,
ça ne m'empêche pas de relire Garcia-Marquez et Kundera en écoutant Serge
Reggiani ou Jacques Brel. Question d'humeur.
- Je trouve fascinant dans le livre cette juxtaposition de vies dans
un périmètre de quelques centaines de mètres. C'est la magie du quartier
des Batignolles ?
- Les Batignolles autour de l'église aux allures de temple ont gardé leur
caractère de village dans la ville. Il s'y passe toujours quelque chose
et tout le monde est au courant de tout. L'histoire n'aurait pas pu se
passer ailleurs. C'est une parenthèse dans Paris, un lieu à la fois hors
du temps et très contemporain, avec une lumière qui se concentre sur la
place et se réfléchit sur les immeubles à l'entour. Les cinéastes ne s'y
sont pas trompés, eux qui ont tourné des dizaines de film sur le parvis
de l'église.
- Dans cette lumière, il y a aussi l'ombre de la misère. Le SDF du
livre est-il un personnage réel ?
- Le parvis de l'église est effectivement un lieu de rendez-vous des SDF
du quartier. L'un d'entre eux dort sous le porche toutes les nuits, par
tous les temps. Mais la vie de Raoul, le personnage du roman, n'a rien
à voir avec lui, heureusement. Nous avons établi tous les deux des rapports
amicaux autour de la littérature. Il lit beaucoup, critique mes livres,
m'encourage. Je ne cherche pas de mon côté à lui montrer le " bon " chemin
ni à faire de la morale.
- Mais vous semblez particulièrement connaître ce monde des SDF. Vous
l'avez fréquenté ?
- A partir du moment où j'ai décidé de faire du SDF un des personnages
centraux, j'ai éprouvé la nécessité de connaître ce milieu. J'ai donc
passé plusieurs nuits d'hiver en leur compagnie. Rien d'anthropologique
dans cette démarche. Je voulais simplement comprendre.
- Le plus difficile, j'imagine, a été de se faire accepter, non ?
- Je leur ai dit la vérité, à savoir l'écriture d'un roman. Rien de plus.
Le pacte passé avec eux, consistait à écouter et ne poser aucune question.
Eux, en revanche, m'en ont posées beaucoup. A posteriori, le plus difficile,
c'était de supporter les intempéries et l'insécurité. Je ne souhaite à
personne de vivre dans ces conditions. Ça donne une bonne idée de ce que
les réfugiés peuvent endurer, mis à part le côté psychologique et la finalité
de leur quête. On peut difficilement parler des SDF comme d'une population
homogène. Il y a toutes sortes de SDF, et comme dans un groupe humain,
il y a tous les caractères possibles, du pleutre à l'homme de grand courage,
du voleur au chevalier généreux.
- Vous avez choisi un SDF venu à la rue après une série de drames,
dont celui de la perte d'emploi. Un hasard ?
- Non, évidemment. Je voulais montrer que nul n'était à l'abri de la déchéance.
J'ai connu un collègue, décédé maintenant, qui est passé de la reconnaissance
managériale à l'exclusion. Les conditions de passage de l'un à l'autre
sont très complexes (problèmes familiaux, perte d'emploi, perte de confiance
en soi,…), mais le facteur déclenchant reste toujours la rupture du lien
social avec l'entreprise. Dans le cas précis, l'entreprise n'a pas la
vertu qu'elle prétend afficher (le cas d'Enron est à ce point de vue exemplaire).
C'est peut être le véritable drame de notre société aujourd'hui. Les valeurs
se sont réfugiées dans un futur construit par et pour l'entreprise sans
aucune conscience des conséquences sur la société toute entière. Sous
prétexte d'apporter le progrès les entreprises se sentent de plus en plus
déchargées de la morale sociale qui devrait l'accompagner. L'exclusion
devient presque un acte normal. A charge pour les politiques de " traiter
" tant bien que mal le problème…
- A contrario, Malika, jeune maghrébine, semble très bien intégrée.
D'où vous vient cette connaissance des expressions arabes ?
- Vous savez, je suis né à Tunis, en 1948, dans un quartier où vivaient
sans trop de problèmes européens et maghrébins. En ce temps là les gosses
de mon âge parlaient un mélange de français, d'italien et d'arabe. A l'école,
ils apprenaient à lire et écrire la langue de Molière ainsi que l'arabe
(c'était exceptionnel dans les années 50). Les premiers gestes du matin
étaient de saluer le drapeau français et de baisser la tête devant les
maîtres. De cette époque révolue, me sont restés quantité de mots arabes
qui fusent dans des circonstances variées et précises. J'ai gardé de même
le goût de repérer dans la langue française les mots originaires de l'arabe
et j'ai en mémoire toute la symbolique des couleurs de l'Islam. Allez
savoir pourquoi…
- Et les êtres fantasmagoriques comme la reine des waq-wâq par exemple
?
- Ça, c'est beaucoup plus tard, à la bibliothèque nationale de Paris !
- Alors de quoi tenez vous ce laïcisme si bien affirmé ?
- De mon enfance sans doute. Dans notre immeuble, une famille juive habitait
le rez-de-chaussée, un musulman pèlerin de la Mecque (le hadj) gardait
l'entrée, tandis qu'un vieux russe confectionnait des flammes électriques
pour l'église orthodoxe. Comment ne voulez-vous pas conclure que tout
ce beau monde ne peut s'entendre qu'en respectant une loi laïque qui prévaut
sur leurs différences ? Comment ne pas voir qu'un intégrisme quelconque
(aux deux sens du terme) peut mettre en danger l'équilibre entre les communautés
? Quand vous avez compris qu'une religion ne peut survivre qu'en capturant
les grands mystères de la vie - la vie, l'amour, la mort - alors vous
devenez extrêmement circonspect devant la dialectique religieuse.
- Le 11 septembre prend une place prépondérante dans votre roman…
- J'ai traité cet événement comme un personnage. Il est regardé par les
autres de différentes manières et chacun se situe par rapport à lui. Je
pense qu'il a été révélateur des personnalités et des sensibilités de
chacun et qu'il le sera toujours comme les événements historiques, mais
il restera aussi comme une réponse amorale à une forme de mondialisation
amorale.
- Pour revenir à l'aspect policier, vos flics ont quelque chose de
familial dans le comportement…
- Mon père était commissaire principal de police. J'ai usé mes fonds de
culotte sur les banquettes des commissariats et écrit la première de mes
nouvelles sur le coin du bureau d'un inspecteur. C'est sûr que je ne voyais
pas tout à fait mon père comme un flic et qu'aujourd'hui je ne vois pas
tout à fait la police comme une bande de brutes à la bavure facile. D'autant
plus que dans la Brigade Criminelle - le gratin de la police - les hommes
et les femmes que j'y connais ont ce talent modeste et cette attitude
respectueuse que j'ai connu chez mon père. Je sais que je l'idéalise,
mais autant cultiver cet idéal avec une pointe d'humour plutôt que noircir
l'institution pour satisfaire des désirs glauques.
- C'est la raison aussi de cette juxtaposition d'épisodes cocasses
et de drames intimes ?
- C'est la vie telle que je la ressens. Elle n'est pas alternativement
drôle et grave, elle est drôle et grave dans le même temps. De la même
façon, je crois naïf de penser que le progrès du Bien dans tous les domaines
correspond à une défaite du Mal. En fait, le Bien et le Mal peuvent monter
en puissance en même temps. Le triomphe de l'un n'entraîne pas nécessairement
l'élimination de l'autre, bien au contraire. C'est l'un des enseignements
des contes des Mille et Nuits. Cela ne veut pas dire non plus que le salut
passe par le fatalisme.
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