Entretien avec Alain BRON
Propos recueillis par Gro TROLLET, éditrice (Février 2005)

- Alain Bron, Bonjour. Voici, " Le fond tu toucheras ", votre quatrième roman noir. Il vous tient très à cœur n'est-ce pas ?
- Oui, ce roman me tient très à cœur parce qu'il a une histoire. J'ai mis cinq ans à l'écrire et durant ces cinq années, j'ai fait des rencontres extraordinaires tant en France qu'aux Etats-Unis. Tout est parti de l'utopie fouriériste que j'ai longuement étudiée dans les archives et les ouvrages d'époque. Cette période de la deuxième moitié du XIXème siècle est fascinante du point de vue des initiatives qui ont été prises pour créer un monde meilleur. Beaucoup ont été des fiascos sur le plan humain, c'est le cas du phalanstère de la Réunion à Dallas, mais toutes ont laissé des traces.

- Ce que vous décrivez dans les cahiers du trisaïeul est une histoire vraie ?
- Quelques personnages sont fictifs, mais l'histoire du phalanstère (la colonie socialiste) est véridique. Quelques centaines de Français, de Belges et de Suisses ont suivi Victor Considérant, un proche de Charles Fourier, pour créer une colonie près d'un petit village nommé Dallas au Texas. C'était en 1854 après la déconfiture de la IIème République et pendant le règne de Napoléon III. Le phalanstère a fait faillite, mais il a permis l'essor de la ville de Dallas.

- C'est une histoire très peu connue en France, non ?
- Non seulement en France, mais aux Etats-Unis également. Seuls quelques historiens de cette période ont étudié et publié sur cet événement. J'ai eu la chance de rencontrer Jonathan Beecher, de l'Université de Californie, et James Pratt, à Dallas qui se passionnent pour cette histoire franco-américaine. Chacun m'a apporté des détails de la vie aux Etats-Unis que j'ai retranscrits dans la partie historique du roman. Cette immersion au Texas m'a fait devenir le vrai trisaïeul de Théo, le héros romancé.

- Justement, parlez-nous de la construction très originale du roman " Le fond tu toucheras ! ".
- En fait il y a trois livres dans un. On peut lire la partie contemporaine seule, ou la partie historique seule, ou le tout. Les deux parties s'appellent, se répondent, se télescopent tout en étant indépendantes. C'est le principe même de la psychogénéalogie, discipline que j'ai découverte auprès de Vincent de Gaulejac, le maître de la sociologie clinique. L'intrigue tient dans cette phrase prononcée par l'un des personnage : " La vie n'est pas un destin tracé, ni une pulsion aveugle, ni même un acte divin. C'est un passage dans le présent qu'on balbutie avec l'héritage du passé ".

- Mais, même dans la partie contemporaine la construction tient une place à part dans la littérature policière...
- J'ai tenté de décrire le drame sous deux angles différents. Par l'intérieur et dans l'intimité d'un couple, dans toute la première partie ; et par l'extérieur dans la deuxième partie où la police décortique de façon impudique la relation des uns avec les autres. J'ai voulu montrer que dans une passion amoureuse, l'existence de la police et des institutions ne compte pas, même dans le crime. " Le flic est la dernière roue de la charrette dans les histoires de cœur. ", dit le commissaire Heydorff. Dans la première partie le lecteur découvre le commissaire en pointillé, il le suit de chez lui jusqu'au Quai des Orfèvres, en se demandant comment il va entrer dans l'histoire. Le lecteur sait que le bonheur décrit ne va pas durer, mais il n'en connaîtra l'issue qu'avec la dramatisation de l'enquête, comme le héros Théo.

- On a d'ailleurs tout le temps envie de prévenir le héros de cette issue fatale… Vous avez l'air de bien connaître les locaux et les habitudes de la Brigade Criminelle. D'où vient cette familiarité ?
- C'est une histoire de rencontres, une fois encore. J'ai eu la chance d'être guidé dans ce lieu mythique par Marc Caliaros, commissaire divisionnaire, et Frédéric Péchenard, le patron de la Brigade Criminelle à l'époque. J'ai essayé d'être le plus fidèle possible en décrivant les lieux et surtout en gardant l'état d'esprit de cette brigade qui est très différent des autres services de police.

- Votre père était commissaire de police. Y a-t-il un lien avec Heydorff, le commissaire proche de la retraite dans le livre ?
- Oui, je dois l'avouer. Pas dans le physique, ni dans l'histoire personnelle, mais dans la façon de regarder les autres et de se situer dans l'institution. C'est peut-être aussi la raison pour laquelle je le fais léguer à Berthier, son adjoint, ses trucs et ses astuces.

- Berthier qu'on a déjà vu dans " Mille et deux "… Il va devenir un héros récurrent ?
Je ne sais pas encore, mais il est bien parti pour le devenir...

- Ce qui frappant avec vos romans, c'est qu'ils capturent des atmosphères différentes avec des thèmes différents, mais il y a toujours des constantes. Par exemple, les personnages ne sont jamais ni complètement bons ni complètement méchant...
- Je n'ai jamais voulu tomber dans le manichéisme. C'est la raison pour laquelle il n'y a jamais de malfrats dans mes romans, du moins des malfrats qui sont décrits en tant que tel. Les personnages sont des gens ordinaires qui, tout d'un coup, basculent dans le drame. C'est cet aspect intimiste qui me fascine. Malgré les lois, les religions, les institutions, une personne " normale " (avec beaucoup de guillemets) se met à plonger dans la partie sombre que chacun d'entre nous portons au plus profond de notre être. C'est cette caractéristique qui fait peur en fin de compte. Les professionnels du mal ne m'intéressent guère. Ils passent dans mes livres et souvent ils sont entachés de dérision. C'est plus fort que moi.

- Une autre constante est cette double enquête, l'une policière, l'autre privée ?
- Je trouve amusant de donner au lecteur une somme d'indices collectés par deux personnages - un policier et un non policier - qui ne se parlent pas. Ce n'est pas pour autant que le lecteur découvrira le coupable avant les protagonistes. Mais ici, le lecteur devine assez vite qui a fait le coup. La question n'est donc pas qui a tué, mais comment le criminel va être pincé. Tout est là.

- Enfin, l'Ardèche. Il y a toujours un clin d'œil plus ou moins marqué pour cette région de France. Un atavisme ? Un lien ? Une relation amoureuse ?
- Ah, l'Ardèche ! Beaucoup sont nés sur cette terre, moi j'ai décidé d'être de cette terre. Et cette terre me le rend bien. C'est le pays où je me ressource, c'est le pays où j'écris mes livres, c'est le pays des joies simples. Dans les Boutières exactement, près du Cheylard. Son patrimoine historique et paysager est exceptionnel, son authenticité n'est pas encore écornée par un tourisme de masse dégradant. Je tiens à y signaler le " Chemin des Cinq Sens " qui court sur 14 km dans la montagne avec des peintures, des sculptures, de la musique électroacoustique, des installations… Un des sites sera consacré cette année au roman " Le fond tu toucheras ! ".

- Au fait, pourquoi ce titre ?
- Un triple jeu de mot. Mais il faut lire jusqu'au bout pour comprendre.


Conversation avec Alain BRON
Propos recueillis par Gro TROLLET, éditrice (Juin 2003)

- Alain BRON, Bonjour. Une question, tout d'abord, qui peut paraître secondaire : Le roman " Mille et deux " est-il un roman policier ?
- Si vous entendez par " policier ", un roman qui introduit un privé fatigué de la vie, des chapeaux mous et des pavés luisants, alors non ce n'est pas un policier. Je ne sais pas très bien d'ailleurs ce que veut recouvrir de nos jours la notion de roman policier. On pourrait tout aussi bien y placer Alexandre Dumas, par exemple. Il y a des meurtres, des enquêtes, des poursuites, un suspens…

- On a l'impression, comme dans tous vos romans, que l'aspect policier n'est justement pas l'essentiel.
- En effet, le problème n'est pas tant de savoir qui a tué, mais qui était la victime. J'ai essayé d'introduire une distance sur les situations dramatiques et l'enquête elle-même pour faire passer d'autres messages.

- Un peu comme dans les films de Truffaut, n'est-ce pas, où la fiction explore, révèle, mais jamais ne juge ?
- Oui. Je suis un admirateur de Truffaut. En l'occurrence, il s'agissait pour moi d'introduire la folie du monde, la collision des sphères affectives, l'amour en fuite, et de ne jamais démontrer. Voir suffit à toucher le sensible. A chacun, par la suite, de démonter le bricolage existentiel de la vie, à s'insurger ou à sourire.

- Il y a un fil rouge néanmoins, celui des Mille et une Nuits…
- Des Mille et une Nuits, j'ai retenu entre autre l'idée des héros hybrides et paradoxaux. Les bons n'y sont pas complètement bons et les méchants pas complètement méchants. Mais à la différence des contes, les héros du roman ne doivent pas leur salut à des êtres fantasmagoriques. C'est la dérision introduite aux moments cruciaux qui remplace le merveilleux, et l'invisibilité qui remplace l'omniprésence du mal. Les projets du héros, par exemple, échouent lamentablement et on ne verra jamais apparaître l'équivalent du mauvais vizir dans le roman.

- A part les 2500 pages des Mille et une Nuits, il y a des livres sur votre table de chevet ?
Je suis en train de dévorer les " Femmes qui courent avec les loups " de Clarissa Pinkola Estès. Il s'agit d'une autre sorte de contes, ceux de la femme sauvage, notion que j'ai tendance à étendre à l'humanité toute entière.

- En écoutant Billie Holiday ? C'est un monde décidemment bien féminin …
- Billie, ma Dame de Satin des bons et des mauvais jours… Mais, vous savez, ça ne m'empêche pas de relire Garcia-Marquez et Kundera en écoutant Serge Reggiani ou Jacques Brel. Question d'humeur.

- Je trouve fascinant dans le livre cette juxtaposition de vies dans un périmètre de quelques centaines de mètres. C'est la magie du quartier des Batignolles ?
- Les Batignolles autour de l'église aux allures de temple ont gardé leur caractère de village dans la ville. Il s'y passe toujours quelque chose et tout le monde est au courant de tout. L'histoire n'aurait pas pu se passer ailleurs. C'est une parenthèse dans Paris, un lieu à la fois hors du temps et très contemporain, avec une lumière qui se concentre sur la place et se réfléchit sur les immeubles à l'entour. Les cinéastes ne s'y sont pas trompés, eux qui ont tourné des dizaines de film sur le parvis de l'église.

- Dans cette lumière, il y a aussi l'ombre de la misère. Le SDF du livre est-il un personnage réel ?
- Le parvis de l'église est effectivement un lieu de rendez-vous des SDF du quartier. L'un d'entre eux dort sous le porche toutes les nuits, par tous les temps. Mais la vie de Raoul, le personnage du roman, n'a rien à voir avec lui, heureusement. Nous avons établi tous les deux des rapports amicaux autour de la littérature. Il lit beaucoup, critique mes livres, m'encourage. Je ne cherche pas de mon côté à lui montrer le " bon " chemin ni à faire de la morale.

- Mais vous semblez particulièrement connaître ce monde des SDF. Vous l'avez fréquenté ?
- A partir du moment où j'ai décidé de faire du SDF un des personnages centraux, j'ai éprouvé la nécessité de connaître ce milieu. J'ai donc passé plusieurs nuits d'hiver en leur compagnie. Rien d'anthropologique dans cette démarche. Je voulais simplement comprendre.

- Le plus difficile, j'imagine, a été de se faire accepter, non ?
- Je leur ai dit la vérité, à savoir l'écriture d'un roman. Rien de plus. Le pacte passé avec eux, consistait à écouter et ne poser aucune question. Eux, en revanche, m'en ont posées beaucoup. A posteriori, le plus difficile, c'était de supporter les intempéries et l'insécurité. Je ne souhaite à personne de vivre dans ces conditions. Ça donne une bonne idée de ce que les réfugiés peuvent endurer, mis à part le côté psychologique et la finalité de leur quête. On peut difficilement parler des SDF comme d'une population homogène. Il y a toutes sortes de SDF, et comme dans un groupe humain, il y a tous les caractères possibles, du pleutre à l'homme de grand courage, du voleur au chevalier généreux.

- Vous avez choisi un SDF venu à la rue après une série de drames, dont celui de la perte d'emploi. Un hasard ?
- Non, évidemment. Je voulais montrer que nul n'était à l'abri de la déchéance. J'ai connu un collègue, décédé maintenant, qui est passé de la reconnaissance managériale à l'exclusion. Les conditions de passage de l'un à l'autre sont très complexes (problèmes familiaux, perte d'emploi, perte de confiance en soi,…), mais le facteur déclenchant reste toujours la rupture du lien social avec l'entreprise. Dans le cas précis, l'entreprise n'a pas la vertu qu'elle prétend afficher (le cas d'Enron est à ce point de vue exemplaire). C'est peut être le véritable drame de notre société aujourd'hui. Les valeurs se sont réfugiées dans un futur construit par et pour l'entreprise sans aucune conscience des conséquences sur la société toute entière. Sous prétexte d'apporter le progrès les entreprises se sentent de plus en plus déchargées de la morale sociale qui devrait l'accompagner. L'exclusion devient presque un acte normal. A charge pour les politiques de " traiter " tant bien que mal le problème…

- A contrario, Malika, jeune maghrébine, semble très bien intégrée. D'où vous vient cette connaissance des expressions arabes ?
- Vous savez, je suis né à Tunis, en 1948, dans un quartier où vivaient sans trop de problèmes européens et maghrébins. En ce temps là les gosses de mon âge parlaient un mélange de français, d'italien et d'arabe. A l'école, ils apprenaient à lire et écrire la langue de Molière ainsi que l'arabe (c'était exceptionnel dans les années 50). Les premiers gestes du matin étaient de saluer le drapeau français et de baisser la tête devant les maîtres. De cette époque révolue, me sont restés quantité de mots arabes qui fusent dans des circonstances variées et précises. J'ai gardé de même le goût de repérer dans la langue française les mots originaires de l'arabe et j'ai en mémoire toute la symbolique des couleurs de l'Islam. Allez savoir pourquoi…

- Et les êtres fantasmagoriques comme la reine des waq-wâq par exemple ?
- Ça, c'est beaucoup plus tard, à la bibliothèque nationale de Paris !

- Alors de quoi tenez vous ce laïcisme si bien affirmé ?
- De mon enfance sans doute. Dans notre immeuble, une famille juive habitait le rez-de-chaussée, un musulman pèlerin de la Mecque (le hadj) gardait l'entrée, tandis qu'un vieux russe confectionnait des flammes électriques pour l'église orthodoxe. Comment ne voulez-vous pas conclure que tout ce beau monde ne peut s'entendre qu'en respectant une loi laïque qui prévaut sur leurs différences ? Comment ne pas voir qu'un intégrisme quelconque (aux deux sens du terme) peut mettre en danger l'équilibre entre les communautés ? Quand vous avez compris qu'une religion ne peut survivre qu'en capturant les grands mystères de la vie - la vie, l'amour, la mort - alors vous devenez extrêmement circonspect devant la dialectique religieuse.

- Le 11 septembre prend une place prépondérante dans votre roman…
- J'ai traité cet événement comme un personnage. Il est regardé par les autres de différentes manières et chacun se situe par rapport à lui. Je pense qu'il a été révélateur des personnalités et des sensibilités de chacun et qu'il le sera toujours comme les événements historiques, mais il restera aussi comme une réponse amorale à une forme de mondialisation amorale.

- Pour revenir à l'aspect policier, vos flics ont quelque chose de familial dans le comportement…
- Mon père était commissaire principal de police. J'ai usé mes fonds de culotte sur les banquettes des commissariats et écrit la première de mes nouvelles sur le coin du bureau d'un inspecteur. C'est sûr que je ne voyais pas tout à fait mon père comme un flic et qu'aujourd'hui je ne vois pas tout à fait la police comme une bande de brutes à la bavure facile. D'autant plus que dans la Brigade Criminelle - le gratin de la police - les hommes et les femmes que j'y connais ont ce talent modeste et cette attitude respectueuse que j'ai connu chez mon père. Je sais que je l'idéalise, mais autant cultiver cet idéal avec une pointe d'humour plutôt que noircir l'institution pour satisfaire des désirs glauques.

- C'est la raison aussi de cette juxtaposition d'épisodes cocasses et de drames intimes ?
- C'est la vie telle que je la ressens. Elle n'est pas alternativement drôle et grave, elle est drôle et grave dans le même temps. De la même façon, je crois naïf de penser que le progrès du Bien dans tous les domaines correspond à une défaite du Mal. En fait, le Bien et le Mal peuvent monter en puissance en même temps. Le triomphe de l'un n'entraîne pas nécessairement l'élimination de l'autre, bien au contraire. C'est l'un des enseignements des contes des Mille et Nuits. Cela ne veut pas dire non plus que le salut passe par le fatalisme.

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