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Conversation
avec Thierry Acot-Mirande
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G : La première question qui vient à l'esprit du lecteur : L'explosion
de la New-Wave et des mouvements alternatifs dans le Berlin des
années 80 a-t-elle eu une influence prépondérante sur l'écriture
de votre roman " La Vie d'un Autre " ?
T : Si vous entendez par " New-wave " un état d'esprit, quelque
chose de puissant et de subtil, comme un extrait du premier album
de New-Order qu'on entend par hasard, sur une radio F.M., à bord
d'une voiture de louage lancée sur le périphérique ; alors la réponse
est oui.
G : Cette attitude correspond-elle à un désir de ne pas se laisser
enfermer dans le ghetto des soi-disants arts ?
T : Je ne sais pas. Je n'ai pas mes racines dans la littérature
; j'ai fui la faculté par peur de l'intellectualisme au sens le
plus castrateur du terme ; j'ai voulu être un teen-ager le plus
longtemps possible. Trop de choses m'étaient arrivées à la fois
et entre autres : l'amertume, la malchance, la déception, la tristesse
et la solitude. Après tout, c'est exactement ce qu'il faut pour
faire de la littérature ! Ou peut-être, en écrivant, ai-je inventé
ces exemples, mais l'expérience était vécue en ce sens que tant
de choses m'étaient arrivées et que je ne les avais pas utilisées
dans un but essentiel qui, pour moi, était l'écriture.
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G : On a le sentiment que vos personnages sont toujours légèrement
" en retrait " du monde moderne ?
T : Là encore, la réponse est oui : mes personnages sont les héritiers
d'une civilisation qui est censée avoir pris fin avec les camps de concentration
et l'ère nucléaire. En tant que tels, ils se survivent, ils sont un peu
comme des fantômes qui hanteraient les arrière-mondes de la modernité.
Parmi eux, il y a des acteurs et des témoins, des contemplatifs et des
rebelles ; mais leur trait d'union reste la nostalgie d'un monde meilleur.
Ils ne croient pas au futur.
G : Est-ce pour illustrer ce refus, que vous faites allusion à Nadja
d'André Breton, et à Taxi Driver, de Martin Scorsese ?
T : Au-delà des querelles d'écoles autour du surréalisme, Breton reste
un des rares écrivains à avoir dit " non " au matérialisme. Les surréalistes
jouaient à des jeux de société qui étaient, disait-on, sexuels - je n'en
sais rien car je n'ai, bien évidemment, jamais eu l'occasion d'être invité
! Dans mon enfance, on mettait une bouteille par terre et on la faisait
tourner ; la personne désignée devait être embrassée ; ils faisaient des
choses comme ça. Et André Breton était le pape de tout ça. On ne se méfiait
pas assez de la mode à cette époque-là ! De Taxi Driver, on retiendra
l'extraordinaire scénario des frères Schrader, véritable fil de lumière
- ou de ténèbres - qui symbolise pour moi la grandeur et le nihilisme
des années soixante-dix. La colère et les interrogations anxieuses qui
restent - à mes yeux - pertinentes.
G : Il y a dans votre roman une allusion, très fugitive, au L.S.D.
Que pensez-vous des drogues ?
T : La réponse se trouve dans le livre : L'amour est l'ultime drogue ;
celle dont on ne revient pas. Paradoxalement, c'est la seule qui vaille
la peine d'être expérimentée !
G : Vous avez également publié un recueil de poèmes. Croyez-vous être
plus doué pour la fiction que pour la poésie, ou pour...
T : Je ne me crois pas doué du tout. Mais je ne considère pas ces activités
comme des genres différents. Il arrive que ma pensée ou mon imagination
s'expriment sous forme verticale, d'autres fois, c'est en prose. Tantôt
c'est un roman, tantôt une nouvelle, ou encore un poème. Mais je ne les
crois pas différents. Pour moi, il ne s'agit pas de compartiments étanches.
G. Il existe chez vous une certaine théâtralisation du monde - la
fête dans l'atelier du peintre, à Kreutzberg, le métro de Berlin, tard
dans la nuit, les motards sauvages et le jardin sous la lune à Klagenfürt,
etc. Est-ce volonté délibérée ou inclination naturelle ? Quel sens lui
donnez-vous ? Les lieux théâtralisés ne sont-ils pas à l'image d'un refus
plus profond de ce qu'il est convenu d'appeler le réalisme, ou le naturalisme
?
T : Dans l'exercice de l'imagination comme dans celui de la mémoire, mon
premier mouvement est en effet de ne retenir que les éléments d'allure
tant soit peu théâtrale qui se recommandent par leur capacité de situer
une action, de produire un milieu. Sans avoir à proprement parler le goût
de la structure dramatique, j'aime que le rideau au théâtre s'ouvre sur
un décor qui constitue le centre nécessaire autour duquel peuvent graviter
les personnages, peut s'organiser une action. Le décor ne joue pas à mes
yeux le rôle d'un simple accessoire, il ne m'intéresse pas non plus en
tant qu'élément esthétique, mais en tant qu'élément actif propre à nous
faire participer, dans un espace poétique et concret, aux étapes successives
par lesquelles s'achemine le destin des héros. Dans l'opéra - que je tiens
pour le théâtre magique par excellence -, ce qui me fascine surtout, à
l'inverse de ceux que rebute ce genre auquel ils reprochent d'être soumis
à tout un système de conventions bien établi, c'est qu'on y voit exposés
et transposés sur le plan du sublime les conflits qui dorment en nous,
que les passions, alimentées et surchauffées par le chant, s'y trouvent
portées à leur plus haut degré d'incandescence, les personnages se mouvant
constamment dans un domaine distinct et supérieur à la réalité et devenant,
à mesure que l'action se précipite, des êtres capables de transgresser
toutes les limites, après quoi il ne leur reste plus qu'à mourir, et cette
mort a toujours le sens d'une purification.
G : Vous-vous intéressez aussi au cinéma ?
T : Oui, c'est un apprentissage. Il y a des choses que j'ai besoin d'apprendre.
Comme apprentissage, il y a Hitchcock. Les entretiens Hitchcock-Truffaud,
sur le processus de création. Comment faire une histoire, ne pas raconter
n'importe quoi. Ne pas s'arrêter sur l'idée qui n'est pas autre chose
qu'un point de départ, ni même sur le premier jet, ni sur le deuxième.
Il faut plonger plus loin que ce qui vient facilement. Ce qui vient trop
vite est ce qu'on a déjà vu. Le cinéma m'a beaucoup passionné.
G : Comment vous définiriez-vous ?
T : Comme quelqu'un qui peut complètement se laisser submerger par sa
propre mythologie ; qui ne sait plus où se trouve la limite entre la théorisation,
la représentation et la part du jeu réel. Beaucoup de gens divisent la
vie en deux domaines : d'un côté, le réel, avec ses rages de dents, ses
maux de tête, ses voyages, etc..., et de l'autre, le pays du rêve et de
l'imagination, c'est-à-dire les arts et lettres. Je ne trouve pas cette
division valable, car la vie est un tout. Peut-on sans arbitraire situer
Cervantès, Lewis Carroll ou Robert Walser dans le domaine de l'imaginaire
? Pour moi, lire un livre est une expérience au même titre que voyager
ou tomber amoureux. Je crois que Berkeley, Shaw ou Emerson me fournissent
autant de contacts avec le réel que la visite de Londres, par exemple.
Naturellement, j'ai vu Londres par les livres de Dickens, de Chesterton
et Stevenson, non ? Quand la parole se contente de nommer un objet, elle
ne nous en affranchit pas : les mots ont une réalité propre, leur office
est de rompre nos rapports naturels avec les choses qu'ils désignent.
Exprimer un objet, c'est le trahir, mais le traduire, c'est le dissimuler.
L'expression vraie cache ce qu'elle manifeste. Ainsi toute œuvre qui masque
ce qu'elle voudrait révéler a plus de signification pour l'esprit que
les fausses clartés apportées par l'analyse ou l'introspection.
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